Face à l’épineux problème du financement des retraites, deux idéologies s’opposent. Les réponses de la première s’appuient sur une espérance de vie en hausse qui justifierait un allongement du temps de travail, dont, entre autres, une augmentation de l’âge de départ à la retraite, voire, en plus, une réduction des jours fériés. Pour la seconde, la meilleure réponse serait une augmentation de la pression fiscale sur les grandes Entreprises. De cette opposition, ce qui est en jeu, entre autres, c’est l’avenir de la Sécurité Sociale (Sécu), dont nous pouvons démontrer, à partir des dynamiques du déterminisme biologique, qu’elle est l’un des marqueurs de modernité des plus avancés des sociétés humaines. Dans cet article, il est mis en lumière un des principaux leviers structurels, contemporains et futurs, creusant le déficit de la Sécurité Sociale et accroissant mécaniquement le niveau de la dette publique. Notamment, ce levier naît de l’essor du déséquilibre entre qualité de travail et quantité de travail. C’est de l’analyse de cet essor que l’on peut opérer un arbitrage entre ces deux idéologies. Précisément, laquelle est la plus efficace, mais, surtout, objectivement la plus juste ?
Croissance et qualité de travail
Les débats vifs autour de la crise de la dette au sein de nombreuses nations occultent, mal gré, un raisonnement assez simple sur « la » cause contemporaine (et future) de la dette ; ceci jette un brouillard sur les solutions à y apporter. Le fondement de ce raisonnement part d’une observation : toute Économie proche de la frontière technologique, par exemple celles des pays de l’OCDE (dont la Belgique), fait face mécaniquement (voire naturellement) à un tassement de la croissance économique. Pour ces pays, a fortiori ceux ne possédant pas d’avantages comparatifs significatifs, le seul moyen de générer de la croissance passe non pas par la quantité de travail, mais par la qualité de travail. La qualité de travail permet d’engranger des gains de productivité supérieurs et crée ainsi de la richesse. Mais booster la qualité de travail a un revers structurel puissant : dans un contexte de néolibéralisation, il accentue la dette.
La qualité de travail contre la sécurité sociale
Pour rester compétitive, une économie doit s’adapter aux dynamiques concurrentielles, notamment en implémentant dans sa propre dynamique l’innovation. L’implémentation de l’innovation est consubstantielle à une augmentation de la qualité de travail. Et, en principe, une meilleure qualité de travail est synonyme de gains de productivité et de profit. Mais, pour les économies proches de la frontière technologique[1], dans un contexte néolibéral (faible niveau de régulation) et sans contrat social spécifique préalable, ceci est synonyme de déconstruction de la Sécurité Sociale.
En quelque sorte, la qualité de travail tend à provoquer des trous dans l’assiette de la sécurité sociale et entraîne une augmentation de la dette publique. Comment ?
Modélisation : l’augmentation de la qualité de travail détruit la quantité de travail
L’accroissement de la qualité de travail détruit mécaniquement la quantité de travail et génère ainsi du chômage. Précisément, cet accroissement entraîne un déséquilibre entre qualité de travail et quantité de travail et détruit mécaniquement l’emploi. Or, toute destruction d’emplois impacte négativement le poids de l’assiette de la sécurité sociale. Car moins d’emplois, c’est moins de cotisations.
Pour vous faire une idée tangible de cette logique, considérez l’exemple de l’informatisation des services bancaires ; quasiment tous les services ordinaires se font désormais en ligne et de manière efficace. Les banques génèrent ainsi des gains de productivité, réduisent significativement leurs coûts avec, entre autres, les fermetures des agences bancaires et augmentent significativement leurs profits. Or, la fermeture des agences bancaires est synonyme de destruction d’emplois à l’échelle globale de la nation. De cette destruction d’emplois, ce sont des cotisations en moins. Précisément, l’accroissement de la qualité de travail induit une perte nette dans l’assiette de la sécurité sociale et, donc, des ressources de financement en moins pour les retraites. Bref, tous les bénéfices associés à l’informatisation des services bancaires vont directement, en très grande partie, dans les poches des actionnaires des banques, au détriment de la sécurité sociale. Pour compenser ces pertes nettes de la Sécu, et pour faire face à ses obligations légales, l’État est contraint de s’endetter davantage. Donc il y a ici un lien direct entre augmentation de la qualité de travail et augmentation de la dette publique.
Généralisation : la prédation des multinationales contre la Sécu
Nous avons considéré l’exemple de l’informatisation des services bancaires. On peut le modéliser, appliquer le même raisonnement à divers autres secteurs et en tirer les mêmes conclusions. C’est le cas du commerce en ligne symbolisé par des grandes enseignes telles que Amazon, Temu, Shein, etc. Certaines d’entre elles proposent des chemises à 6€ contre 20€ dans les magasins de Proximité ; dans les 14€ de différence, il y a, entre autres, les salaires qui ne sont pas réinjectés dans l’économie de la nation via la consommation, il y a les cotisations non injectées dans la Sécu, il y a diverses taxes non captées par le fisc, etc. Dans le même ordre d’idée, notons aussi les fermetures des salles de cinéma concurrencées par des plateformes en ligne proposant des prix d’abonnement mensuel coûtant parfois moins de la moitié du prix d’une seule place, pour un film, en salle (de cinéma).
Tous ces services en ligne détruisent progressivement et massivement l’emploi à l’échelle de la nation. Soulignons ici que l’équilibre associé au principe de destruction/création d’emplois, cher à Schumpeter, est pratiquement impossible dans les économies proches de la frontière technologique. En d’autres termes, suivant le cadre établi pour notre modèle, il y aura toujours plus de destruction que de création d’emplois, à cause de la saturation des secteurs d’activité. Ceci impacte négativement et structurellement l’assiette globale de la sécurité sociale. Et pour compenser ce déficit de la Sécu, l’État est obligé de s’endetter davantage. Et parce que ce sont souvent les multinationales les principaux acteurs, ceci impacte aussi directement et négativement la fiscalité des « nations victimes ». A fortiori, certaines de ces multinationales ne payent pas de TVA dans ces nations. Ceci contribue à déséquilibrer le budget et à accroître la dette.
L’avènement de l’Intelligence Artificielle, un désastre pour la Sécu
Toute chose étant égale par ailleurs, pour les mêmes raisons, les choses devraient empirer avec l’implémentation progressive de l’Intelligence Artificielle dans les dynamiques économiques. Car l’IA augmentera significativement la qualité de travail. Suivant le cadre d’analyse de ce modèle, il faudrait s’attendre à une augmentation significative, voire exponentielle (à confirmer par une analyse plus chiffrée) des inégalités ; avec moins de sécurité sociale et plus de destruction d’emplois (due au cumul de l’informatisation et à l’implémentation de l’IA dans les dynamiques économiques), la dynamique de ce cadre augmentera concrètement et significativement la pauvreté des populations et, globalement, de la « nation victime ».
Conclusion : Arbitrage entre durée de temps de travail et pression fiscale
Sans les données chiffrées, concernant l’arbitrage entre durée de temps de travail et pression fiscale, il est très difficile d’affirmer avec certitude que la mesure d’allongement du temps de travail, dont l’augmentation de l’âge de départ à la retraite, est inefficace. Mais dans un contexte s’ouvrant à des perspectives de destruction d’emplois par la qualité de travail, on peut anticiper son inefficacité. De la même manière, il est difficile de conclure que la pression fiscale serait suffisante pour compenser le déficit budgétaire généré par l’augmentation de la qualité de travail.
Cependant, ces analyses montrent qu’il est juste et objectif d’exercer une pression fiscale élevée essentiellement sur toutes les Entreprises (banques, Amazon, Shein, Temu, etc.) bénéficiant du déséquilibre entre qualité de travail et quantité de travail. En effet, pour les pays proches de la frontière technologique, en l’absence de contrat social et dans un contexte de faible régulation, les gains de productivité générés par la qualité de travail ne profitent essentiellement qu’aux actionnaires et, donc, globalement, au capital. Et si l’on pouvait associer cette observation à la responsabilité morale, on dirait alors que le système du capitalisme néolibéral est en grande partie responsable de l’accroissement structurel de la dette publique. Et si, parce qu’il y a une responsabilité, l’on doit parler de réparation, alors ce sont les Entreprises bénéficiant de la destruction de l’emploi pour s’enrichir qui doivent payer, c’est-à-dire compenser plus ou moins de manière équivalente, les manques à gagner de la Sécu. La pression fiscale est alors, dans ce cas, totalement justifiée.
Par ailleurs, en éjectant l’État (en tant qu’acteur) du giron économique (privatisation, cessions d’actifs, etc.), le système fait le pari de la fiscalité, et c’est d’ailleurs le contrat, comme principale ressource lui permettant de remplir ses diverses obligations. Ainsi, par ce contrat, outre les Entreprises bénéficiant de la destruction de l’emploi, l’on peut légitimement étendre la pression fiscale (à une proportion moindre) sur les autres grandes Entreprises. Ceci n’est pas un abus, mais les exigences du contrat.
En revanche, poser le « problème » de l’augmentation de l’espérance de vie pour justifier un allongement de temps de travail n’est pas juste. Car les travailleurs ne bénéficient pas de l’accroissement de la qualité de travail qui détruit l’emploi et augmente le niveau de la dette. A fortiori, c’est une mesure moins économique que morale. En d’autres termes, l’imposer, c’est comme (faire) culpabiliser les travailleurs du fruit de leur labeur : le progrès scientifique ; c’est les faire payer le progrès scientifique. Dès lors, augmenter l’âge de départ à la retraite ne devrait se réaliser que sur la base du patriotisme; et c’est un effort qui ne doit intervenir qu’en dernier ressort. C’est-à-dire, d’abord, après la pression fiscale sur les Entreprises détruisant l’emploi grâce à la qualité de travail ; ensuite, suivant le contrat social, la pression fiscale sur les grandes Entreprises ; enfin, après l’effort des politiques à garantir la protection des emplois et à exercer la pression fiscale suffisante sur ces Entreprises.
[1] Plus une économie s’approche de la frontière technologique, plus ses marges de progrès et, donc, son potentiel de croissance diminuent.
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